Le 1er novembre 1959

La situation qui prévalait au Rwanda à la fin des années 1950 a débouché sur une révolution sociale et politique qui a été déclenchée par des actes d'intimidation et de provocation à l'encontre des leaders du menu peuple. Cette stratégie de provocation était utilisée par les partis élitistes de la mouvance UNaR, en vue de représailles. C'est ce qui arriva au sous-chef Dominique Mbonyumutwa, l'un des leaders du menu peuple.

Voici comment il décrit lui-même ce qui s'est passé, dans un entretien qu'il a eu à l'occasion du 25ème anniversaire de la Révolution de 1959.

Le 1er novembre 1959

Question : Que s'est-il passé le 1er Novembre 1959 ?

Réponse : Tout a commencé le vendredi 30 octobre 1959 lorsque, sur convocation de mon chef Gashagaza, je me suis rendu à Gitarama pour une réunion de sous-chefs, qui devait avoir lieu le jour même. Dans le message de convocation, il était précisé que je devais me faire accompagner de mon épouse parce que, en vue de je ne sais plus quelle rémunération, les photos des sous-chefs et de leurs épouses étaient exigées.

C'est donc avec enthousiasme que je me suis fait accompagner de ma femme dans l'espoir de profiter du week-end pour saluer notre fille, élève à Byimana et rendre visite à ma belle-famille à Mbare. Je suis donc arrivé très tôt, le vendredi, au poste de Gitarama, l'administrateur s'étonna de ma présence et me certifia qu'aucune réunion des sous-chefs n'était prévue.

En remontant vers le marché, je croise un collègue du nom de Gakwaya à qui je parle de cette réunion. Il me répond qu'il était à Gitarama pour d'autres raisons et qu'il ignorait tout de cette convocation. Je me rappelle encore que, dans notre conversation, il avait marqué son inquiétude au sujet du climat politique qu'il trouvait extrêmement tendu. Quand on s'est séparé, je me suis rappelé que j'avais également vu le sous-chef Bikuramuki sur mon chemin, à Ndiza même, qui vaquait tranquillement à ses occupations habituelles. Je ne m'en étais pas étonné, chacun devant gagner Gitarama par ses propres moyens.

Toujours à Gitarama, je rencontre un autre sous-chef du nom de Gasekurume, mais qui n'était pas du ressort de Gitarama. Il s'étonne de me voir encore vivant car, me dit-il, il avait appris que j'étais déjà mort. Cela m'a également rappelé qu'en embarquant le matin même, à bord du véhicule d'un commerçant de Ndiza (Remera), celui-ci m'avait soufflé à l'oreille qu'il avait entendu dire que je ne reviendrais pas vivant ! J'étais dès lors assuré d'avoir reçu une fausse convocation, et je décidai d'aller à Kabgayi rendre visite à Kimonyo de Musambira, un Tutsi qui venait d'être sérieusement tabassé la veille par des éléments unaristes (partisans de l'UNaR).

A l'entrée de l'hôpital, j'ai croisé le nommé H... qui était encore troubadour à la cour de la Reine, à Shyogwe. Il m'interpella ainsi : "Vous venez voir votre ami Aprosoma battu à mort ? " Je dis oui. "Attendez-vous vous au même sort", me répondit-il. A la sortie de l'hôpital, mon épouse, qui suivait toutes ces conversations alarmantes, me conseilla de rentrer vite chez ses parents. Nous sommes arrivés à Mbare le soir tombant.

Question : La convocation du chef Gashagaza était-elle écrite ou verbale ?

Réponse : Elle était verbale, et je comprendrai plus tard qu'il s'agissait d'un guet-apens. Le lendemain, samedi 31 octobre 1959, je suis resté chez mes beaux-parents. Toutes les conversations tournaient autour des victimes de l'agression des "unaristes". Le peuple ne comprenait pas pourquoi nous, les leaders, ne réagissions pas, ni ne donnions l'ordre d'attaquer pour nous défendre.

C'est le dimanche 1er novembre que nous avions prévu d'aller rendre visite à notre fille Claire, élève interne à Byimana (8 km de Gitarama). Nous avons assisté à la messe célébrée par l'abbé Ferdinand Marara qui, dans son homélie, implorait Dieu pour qu'Il nous épargne des malheurs qu'il sentait proches car, disait-il, le climat politique est très tendu et la fraternité entre Rwandais est menacée.

Après la messe, on rendit visite à notre fille. Comme l'abbé Marara avait vécu à Kanyanza (paroisse de Ndiza) comme directeur des écoles (il venait d'être promu curé de Byimana), nous sommes passés chez lui. Nous l'avons tr:ouvé en compagnie de notables tutsis, dont deux sous-chefs, entrain de boire. Dès mon arrivée, il y eut des mouvements d'allée et venue bizarres. Je me suis retiré et l'abbé Marara se proposa de m'accompagner. Arrivés à la hauteur de Bukomero (environ à 1 km de la Mission de Byimana), un messager cycliste vint dire à l'abbé Marara de rentrer chez lui à la demande de son collègue, l'abbé Ngomiraronka.

A peine l'abbé Marara s'était-il éloigné, je vis des jeunes gens qui s'assemblaient à gauche et à droite. Comme la messe était terminée depuis longtemps, je me demandai la raison des ce rassemblement. Je posai la question à ces jeunes gens qui me répondirent qu'ils venaient voir un match de football. J'ai continué mon chemin et, chose bizarre, ces jeunes gens me suivirent. Tout d'un coup, l'un d'entre eux m'interpella : "Sous-chef, vous devenez très important; vous voulez, paraît-il, renverser notre roi"; avant même que je n'achève de répondre, ce jeune me prit par le col et me gifla. A ma réplique, je vis d'autres jeunes se précipiter. Ils me tapent, je tape aussi !

Question : Même bâti en Hercule, selon l'expression de Jean Hubert, comme vous étiez, comment êtes-vous parvenu à vous dégager? Combien étaient-ils?

Réponse : Ces jeunes gens n'étaient par armés. Ils m'ont fait tomber pour me battre, mais je suis parvenu à me relever et, dès cet instant, ils ont pris peur et se sont enfuis. C'est à ce moment que j'ai pu les estimer à une douzaine.

Question : Qu'avez-vous alors fait?

Réponse : Mon premier réflexe fut de retrouver mon épouse et un nevenu qui s'étaient échappés et avaient couru chercher lu secours. Arrivé au niveau de la grand-route, j'ai vu un groupe de personnes qui causaient. J'ai demandé si elles n'avaient pas vu une femme en détresse. Oui, oui, répondirent-elles ; si c'est la femme qui courait en pleurant, elle doit être loin ; elle a même enlevé ses chaussures. J'étais certain que mon épouse était partie chez elle à Mbare (une demi-douzaine de kilomètres plus loin). Je suis allé voir le conseiller du village.

Pendant que nous nous rassemblions pour aller à la chasse des jeunes agresseurs, je vis arriver les gens de Mbare, alertés par ma femme. D'autres gens arrivèrent bientôt de tous les côtés, même de Remera, de chez Rwasibo, et la nouvelle se répandit partout.

Question : Qui conduisait ce peuple, et comment se dispersa-elle? 

Réponse :  Le peuple se conduisait lui-même. Il ressentait l'agression d'un de ses leaders comme un signe manifeste du danger qu'il courait lui-mêm. Après de vaines recherches pour retrouver les agresseurs, j'ai décidé de regagner mon logement, et les gens se dispèrsent. Bon nombre d'entre eux m'accompagnèrent jusqu'à Mbare. Le soir, entre autres visites, j'ai reçu celle de Kayibanda en compagnie de Rwasibo, et l'ont s'est donné rendez-vous le lendemain chez Kayibanda.

Question : Mais Kayibanda devait être menacé au premier chef ?

Réponse : Bien sûr, et c'est pour cela qu'en sa qualité de chef de parti, il avait une garde militaire comme tous les autres chefs de partis politiques. Leur sécurité était aux mains de la tutelle belge.

Question : Au niveau du parti, n'aviez-vous pas prévu une stratégie d'attaque ou de défense en cas d'agression ? 

Réponse : Non, personne ne croyait que l'UNaR irait jusqu'à des agressions physiques, jusqu'à soulever l'indignation générale du peuple. On n'imaginait pas que le combat politique que nous menions aller déboucher sur un affrontement armé. Même les Européens, pourtant en position d'avoir des renseignements, ne le prévoyaient pas.

Ils croyaient que les agressions physiques resteraient isolées. La preuve ? Dans l'après-midi du vendredi 30 octobre, après avoir entendu toutes les menaces dont j'ai parlé ci-dessus, j'avais été voir l'administrateur pour lui demander un pistolet. Il me répondit que j'avais peur pour rien.