La Révolution de 1959

Les conséquences immédiates du 1er novembre 1959

Question : Quelles furent les conséquences immédiates des évènements du 1er novembre et pourquoi cette date a-t-elle été retenue comme date fatidique dans l'histoire du Rwanda, alors que vous n'étiez pas le premier "Aprosoma" à être molesté ?

Question : Dans l'avant-midi du lundi 2 novembre, je me suis rendu chez Kayibanda comme on se l'était promis la veille. L'objet de notre rencontre était de composer une lettre vigoureuse de protestation contre les actes terroristes de nos adversaires de l'UNaR. Dans cette lettre, nous avons stigmatisé le climat politique général, qui devenait menaçant pour la vie physique des membres des partis opposés. Nous demandions à l'administration belge de prendre les mesures qui s'imposaient pour contrôler la situation et mettre fin aux actes d'agression de l'UNaR contre les membres des partis hutu. La lettre a été adressée à Monsieur le Résident du Rwanda, ainsi qu'à l'Administrateur du Territoire de Gitarama. J'ai porté moi-même les deux copies à Monsieur l'Administrateur qui m'a promis d'en informer immédiatement le Résident. [Une copie de cette plainte a été retrouvée dans les archives de Marcel Pochet, conseiller du roi du Rwanda à l'époque]. A son retour de Kigali, il m'a exprimé sa propre surprise de la tournure des évènements, puis il m'a demandé de regagner mon domicile. 

Arrivés à Remera (Ndiza) vers 7 heures du soir, conduits par Christophe Bizimana, nous fûmes  arrêtés par des barricades dressées spontanément par la population.

Je fus informé qu'elles avaient été dressées pour retenir des suspects et s'assurer qu'aucun d'eux ne s'échapperait de Ndiza avant que la population ne soit rassurée sur mon sort. Des bruits avaient couru que j'étais mort, assassiné par des extrémistes de l'UnaR.

De barrage en barrage, je parvins chez moi à 8 km de Remera, centre commercial de Ndiza. Une foule nombreuse gardait mes enfants et mon domicile. Il faut ajouter que ce même jour au Marangara même, la population était descendue dans les rues, arrachant, par exemple, les cafétiers du chef Haguma.

Le lendemain matin 3 novembre, vers 10 heures,  j'ai observé un rassemblement jamais vu de la population de Ndiza. Les gens venaient de toutes les sous-chefferies. La peur, l'indignation, la réaction défensive et une volonté punitive s'étaient emparées de ces masses paysannes en colère.

On me demanda d'expliquer les circonstances de mon agression. Pour calmer le jeu, je répondis que ce n'était pas grave. Nous n'avions pas le moindre soupçon de l'ampleur que l'évènement allait prendre.

Mais il a suffi que les gens voient mon poignet bandé pour crier. La foule décida d'elle-même d'aller demander des explications au chef Gashagaza. Je crois que la suite est bien connue pour avoir été enregistrée par l'histoire. La journée du 3 novembre a en effet été l'objet d'enquêtes judiciaires et de procès puisqu'il y eut mort d'hommes chez le chef. Il faudrait consulter les archives du parquet à ce sujet.

 L'histoire a retenu que lorsque cette foule est arrivée au domicile du chef Gashagaza, elle fut intriguée de trouver le chef entouré de la presque totalité des notables tutsi de sa chefferie (une quatre vingtaine d'hommes). Toujours est-il que deux sous-chefs, les nommés Katarabirwa et Nkusi sortirent armés et vinrent intimer à la foule de déguerpir. Katarabirwa maniait son épée tandis que NKusi menaçait de faire venir son armée de Twa. Il s'ensuit des échauffourées au cours desquelles, Katarabirwa fut malheureusement tué et NKusi sérieusement tabassé. Devant la tournure des évènements le chef Gashagaza adopta un profil bas et céda à la foule qui lui disait que c'était plutôt à lui de déguerpir. Accompagné de sa femmes, de ses enfants et d'une statue de la Vierge Marie, il demanda à être conduit à la paroisse des pères blancs de Kanyanza où il trouva refuge. Une délégation fut constituée et l'accompagn pour s'assurer de sa sécurité.

En réaction, le roi Kigeli V Ndahindurwa mobilisa ses troupes constituées de batwa et des redoutables montagnars hutu des régions de Mukura et de Rukoko, les "Abambarankota" contre les leaders hutu de la province du Marangara, à l'origine du fameux manifeste des Bahutu coupable d'avoir revendiqué le partage du pouvoir.

N'eût été l'intervention de l'autorité territoriale belge, l'opération aurait réussi. Cependant entre le 3 et le 10 novembre 1959, date de l'arrivée des troupes du Congo suffisantes pour calmer la situation, les hutu mangèrent les vaches des tutsi pendant que les milices du Roi Kigeri se livraient à des mises à mort spectaculaires frappant les leaders hutu au sud et au centre, bastion de la révolte. Les noms de Sindibona, Munyandekwe-Impangare, Kanyaruka, Mukwiye PolePole, Secyugu et d'autres, sont restés dans la mémoire des Rwandais comme étant les premières victimes de la répression royale. D'autres chefs tutsi avaient également levé ici et là leurs milices et terrorisaient les hutu en guise de les dissuader de suivre l'aventure de Ndiza-Marangara. 

Question : Dans votre cas particulier, vous étiez sous-chef, donc partie prenante au régime. Comment avez-vous été en même temps leader du menu peuple majoritairement hutu au point qu'il accepte de risquer tout pour vous protéger ? Vous étiez sous-chef depuis 1952 ; sept années durant, vous auriez eu le temps, par exemple, de vous faire anoblir tutsi ?

Réponse : Apparemment j'ai été un des rares sous-chefs hutu à ne pas renier mes origines. Il y avait des raisons d'ordre social et culturel. Culturel, car de par ma formation de normalien, j'étais assez en avance dans bien des domaines, sur beaucoup de cadres tutsi qui s'attardaient trop sur le passé. Social, parce que j'avais déjà occupé des fonctions bien supérieures, sans ressentir la nécessité de me faire passer pour un Tutis. Clerc en chef au poste administratif de Gitarama de 1947 à 1952, j'avais une autorité de loin supérieure à celle des quatre chefs et donc aussi de la soixantaine de sous-chefs de ma juridiction qui comprenait le Marangara, Rukoma, Ndiza et Nduga. Tous les chefs et sous-chefs passaient par moi pour atteindre l'administrateur, mais j'avais aussi le droit et le devoir d'inspecter les chefferies et sous-chefferies. C'est à partir de mes rapports d'inspection que l'administrateur m'autorisait à donner des ordres aux chefs et sous-chefs. Ceux-ci me respectaient d'autant plus que je devais même servir d'interprète pour certains d'entre eux. Je n'avais donc pas à me plaindre de ma position sociale acquise grâce à ma réputation de travailleur. Et puis chercher à renier ses origines était mal vu à nos yeux.  

Question : Pourquoi Kayibanda et Gitera n'ont-ils pas été proposés comme sous-chefs ?

Réponse : Je n'en sais rien. Ce que je puis affirmer, c'est que Kayibanda n'aurait pas accepté. Il était trop avancé dans ses idées de parvenir un jour à déraciner du dehors tout le système féodo-tutsi. Je me rappelle d'ailleurs que, vers les années 1956, la tutelle cherchait dix candidatures hutu au poste de chef. Kayibanda m'en a personnellement dissuadé, me disant que c'était trop tard. Je crois que Gitera et Munyangaju n'auraient pas non plus accepté un poste administratif, car cela revenait à renoncer à écrire. Quant à Bicamumpaka, qui sera sous-chef en 1958, il a pris le pouvoir par la force après avoir chassé un sous-chef du nom de Kanakintama, ce dernier s'étant rendu coupable d'abus flagrants.

Question : Pourquoi n'aviez-vous pas vous-même choisi d'écrire ?

Réponse : J'étais déjà engagé comme homme de terrain depuis belle lurette et je crois avoir traduit en actes les écrits de Kayibanda, de Gitera et de Munyangaju. Je vous ai déjà dit aussi que seul Kayibanda était mandaté pour publier tous les écrits des membres du Mouvement social hutu. De plus, le roi Rudahigwa avait interdit aux agents administratifs d'écrire sur les questions politiques.

Question : Lorsque "le Manifeste des Bahutu" fut publié en 1957, il a été suivi de la constitution officielle du Mouvement social muhutu. Tous les vrais militants devaient ainsi se dévoiler publiquement. Qu'avez-vous fait ?

Réponse : A la publication du Manifeste des Bahutu, je fus très content parce que je voyais que nos idées et notre lutte prenaient définitivement corps. A partir de ce momement, en tant que groupe, nous étions plus forts, encore que le risque de représailles devenait bien sûr plus grand.

Mais c'est justement dans les moments graves que l'on reconnaît les valeureux ! C'est ainsi qu'après avoir obtenu l'autorisation du vice-gouverneur général du Rwanda-Burundi de former des cellules de ce mouvement, Kayibanda m'a immédiatement contacté. Le premier comité officiel opérationnel sur le terrain fut ainsi implanté dans ma sous-chefferie. Etant de l'administration, je devais me contenter d'en être seulement le conseiller, ce qui fut fait. C'était début 1958.

Question : Le Mouvement social muhutu a évolué en 1959 en parti politique PARMEHUTU ; quel fut votre rôle ?

Réponse : J'ai été personnellement associé à la recherche du nom de notre parti chez Kayibanda, en compagnie de Calliope Mulindahabi, de Jean-Baptiste Rwasibo et de Pierre-Claver Ndahayo. Cela faisait suite à un meeting que nous avions organisé dans ma sous-chefferie le 4 octobre 1959, meeting au cours duquels Kayibanda avait pu s'adresser à une foule venue de presque tous les coins du Rwanda.

Seuls les partis politiques déclarés étaient autorisés à faire des meetings. L'UNAR, qui croyait monopoliser les meetings, avait tenu son premier meeting à Kigali le 13 septembre 1959. C'est en réaction que Kayibanda décida de déclarer le Mouvement social muhutu parti politique. Ce fut fait officiellement le 18 octobre 1959 sous l'appelation de PARMEHUTU (Parti du Mouvement de l'Emancipation Hutu).

Le Rubicon était ainsi franchi. Les mois d'octobre et de septembre furent des mois de tension politique entre l'UNAR et le PARMEHUTU. Cette tension, éclatera au grand jour avec les évènements des premiers jours de novembre. Avant même que je ne sois attaqué le 1er novembre 1959, l'UNaR n'avait cessé de réclamer ma révocation pour avoir organisé le meeting du 4 octobre alors que j'étais membre de l'administration.

Le conseil spécial du pays et la fuite du roi, les élections communales et le gouvernement provisoire du 26 octobre 1960

Question : Après les évènements de novembre, votre nom réapparaît au premier plan dans l'histoire du Rwanda. Nous avons retenu que vous avez été mandaté par le parti PARMEHUTU pour le représenter, en compagnie de feu Anasthase Makuza, au sein du Conseil spécial du pays. Ce Conseil n'a été créé que le 4 février 1960. Que faisiez-vous entre le 1er novembre 1959 et le 4 février 1960 ? Quel fut le rôle du Conseil spécial du pays ?

Réponse : Après l'éclatement des évènements de novembre 1959, j'ai été accusé par le chef Gashagaza d'avoir organisé la rébellion de la population de sa chefferie et de l'avoir agressé. Certainement que, partout ailleurs, les "unaristes" réclamaient ma mise à mort. A défaut de m'avoir (ils savaient que le peuple de Ndiza était décidé à me défendre), ils ont tué des leaders isolés du PARMEHUTU et de l'APROSOMA comme Sindibona, Impangare, Kanyaruka, Mukwiye, etc. Ils ont même brûlé ma maison à Mwendo, dans la commune de Mukingi sous prétexte que je m'y étais réfugié.  

Les mois qui ont précédé la création du Conseil spécial et la mise en place de nouvelles autorités (sous-chefs et chefs intérimaires) ont été, pour moi, ceux des interrogatoires. Dès le 10 novembre, l'administration de tutelle décréta l'état d'exception sur toute l'étendue du territoire. Les autorités civiles furent suspendues à tous les échelons, dont moi-même.

Le pays fut placé sous le commandement militaire du colonnel BEM Logiest. C'est donc en tant que prévenu - j'étais accusé d'avoir incité à l'insurrection de la population de Ndiza contre les pouvoirs établis - que je comparaissais chaque jours au siège du conseil de guerre opérant à Ndiza. En dehors de mes propres comparutions, ma présence était surtout nécessaire pour contrecarrer les fausses accusations dont se rendaient coupables les interprètes tutsi. Il fallait aussi déjouer les subterfuges, mensongers que ces derniers utilisaient pour arracher aux Hutu de faux aveux.

Un mandat d'arrêt et d'amener à la prison de Kigali avait d'ailleurs été lancé contre moi. Je fus sauvé par l'intervention d'un père blanc à la mission de Kanyanza qui s'étonna de voir que les belges n'avaient toujours pas compris de quel côté se trouvait la vérité. Mon procès contre Gashagaza se poursuivra d'ailleurs pendant que j'étais membre du Conseil spécial. Il se terminera par mon acquittement !

Le Conseil spécial du pays était l'organe suprême indigène qui regroupait les quatre grands partis (APROSOMA, RADER, PARMEHUTU, UNaR) et dont la mission était de veiller à ce que le roi Ndahindurwa règne désormais en roi constitutionnel, au-dessus des partis. Le roi était lui-même représenté par son demi-frère Ruzibiza. Le roi Ndahindurwa restera heureusement prisonnier de ses conseillers occultes du clan UNaR et ne tarda pas à entrer en conflit ouvert avec notre Conseil en refusant de régner en roi constitutionnel. Les actes du Conseil qu'il refusait de signer, nous les faisions signer par le Résident. Devant la détermination de notre Conseil, le roi se sentit fatigué et vaincu, il prit la poudre d'escampette via Léopoldville, sous prétexte d'aller assister aux festivités de l'indépendance du Congo. On ne le revit plus ! C'était le 25 juin 1960.

En réalité, le roi allait tenter sa chance à l'ONU où il accusera les Belges de lui avoir subtilisé son royaume au profit des Hutu. Il réussira en partie, comme on le verra plus loin.

Question : Quelles furent les conséquences de cette fuite du roi ?

Réponse : La fuite du roi créait un vide au niveau du chef de l'Etat. Ce fut notre argument pour réclamer, plus fort que jamais, des élections générales à tous les échelons, en vue d'une nouvelle forme de gouvernement. Le 6 juin 1960, le parti PARMEHUTU, à l'issue de son congrès extraordinaire tenu à Ruhengeri, s'était déjà déclaré pour une forme républicaine de gouvernement, qu'il estimait être la seule a assurer au mieux les libertés des citoyens et leur égalité devant la loi et les représentants du pouvoir suprême du pays. C'est d'ailleurs devant cette prise de position du parti PARMEHUTU, devenu visiblement plus fort que le roi, que celui-ci se déroba en refusant de collaborer avec notre Conseil. Contre le roi et le parti UNaR, les trois autres partis du Conseil avaient créé un front commun et étaient tous d'accord pour une forme nouvelle du pouvoir au Rwanda.

Bien que le RADER adhérait à ce forum, il n'était pas pour la forme républicaine car son président, le chef Prosper Bwanakweri, rêvait plutôt de remplacer Ndahindurwa et régner en monarque constitutionnel. Il était de la lignée royale umunana.

Les élections communales eurent lieu en juin-juillet 1960 ; elles furent remportées à 84 % par les partis PARMEHUTU et APROSOMA. Le RADER, avec 7 % des voix, fut déçu ; il se retira du front commun en guise de protestation contre ce qu'il appelait le caractère "antidémocratique" de ces élections.

Quand à l'UNaR, elle fut définitivement rayée de l'échiquier politique intérieur, pour avoir préconisé l'abstention aux élections. Le 26 octobre 1960, deux organes furent installés, à savoir le Conseil législatif du Rwanda, assemblée de 48 membres appartenant aux diverses tendances et le gouvernement provisoire belgo-indigène, présidé par le chef du parti majoritaire, Grégoire Kayibanda.

Dans ce gouvernement provisoire rwando-belge, je fus nommé secrétaire d'administration de la Défense. [La Défense et les Affaires étrangères étaient restées aux mains de Bruxelles, sans un ministre comme tel sur place au Rwanda. C'est à cette époque que fut érigée l'Ecole d'officiers de Kigali et que furent recrutés les premiers officiers de la future armée rwandaise].

Kigeli et l'UNaR protestèrent, bien entendu, contre cette Assemblée et contre ce gouvernement provisoire, auprès de Sa Majesté le roi des Belges. Auprès du Secrétaire Général de l'ONU, ils demandaient l'intervention directe et immédiate des troupes de l'ONU au Rwanda en remplacement de la tutelle belge.

Les débats de l'Assemblée générale de l'ONU sur la situation au Rwanda aboutirent à une position favorable à Kigeli. De là, naîtra l'idée d'un référendum pour que la population se prononce sur l'institution monarchique et sur la personne du roi Kigeli Ndahindurwa.

Devant une menace devenue tangible de la possibilité de réinstallation de la royauté et de Kigeli, et devant les atermoiements du gouvernement belge qui venait d'accepter de postposer les élections législatives prévues initialement en janvier 1961 et d'où devait sortir une Constituante, Kayibanda, fort de ses troupes, décida d'opérer un coup d'Etat contre Kigeli.